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Lorsqu'on lui dit, par échange facebook, qu'il est persévérant, Jann Halexander réplique avec une légère irritation :''Non, je ne suis pas du tout persévérant. Je ne m'accroche pas pour m'accrocher ; Il y a que je suis très bien entouré et que j'ai un public. Il est fidèle, il y a une forme d'amour qui me touche de sa part.  Et cela durera...le temps que ça durera''. Une partie du milieu chanson le boude superbement – et il le lui rend bien. Un peu moins le show-biz classique, la télé, certains médias internet très grand public. Ses passages sur M6, arte ou encore Telesud ont laissé des traces. Le journaliste Michel-Xavier Gérard rappelait à quel point Jann Halexander n'était pas récupérable et c'est vrai. Un chanteur un peu connu, très prolixe, capable du pire comme du meilleur, mais d'une créativité étonnante soutenue par une vraie présence scénique. Après tout, les artistes ne durent pas impunément, surtout dans le contexte actuel. Il suffit de lire les commentaires émouvants des gens suiteà son passage au Théâtre du Gouvernail le 7 novembre dernier, où il faisait salle comble pour la première du spectacle 'Affidavit'. 

Alors mea culpa, certes il n'est peut-être pas persévérant mais J.H est un artiste de la durée. C'est sur la durée qu'il se forge un public, une réputation, c'est sur la durée qu'il a vendu des milliers de disques, de dvd, de bouquins. Les succès relatifs de certaines de ses vidéos en ligne, qui affichent des milliers de vues au compteur, fournissent un bon indicateur – relatif. Et puis les centaines de concerts qu'il a donnés dans des théâtres, des cabarets en France mais aussi un peu en Allemagne où il a vécu, et en Belgique. Il y a un vrai malentendu entre une partie du monde médiatico-culturel et l'artiste, mais rappelons que J.H n'est pas un cas isolé. Enfin, sa réputation d'artiste vampirisant enfermé dans son monde, sa tour d'ivoire n'est peut-être pas usurpée. Sa page facebook est significative : pas de grands états d'âmes, pas de statut d'humeur, juste des extraits de concerts, des clips, essentiellement de l'artistique. Il ne prend presque jamais part officiellement aux grands débats qui traversent un monde de la culture en lambeaux (notamment la chanson), ne parle pas politique, ni économie. Tout juste un post émouvant, de mémoire, sur la mort de Nelson Mandela, en 2013.

 

Mais ne nous écartons pas du sujet : alors que vaut ce disque de reprises ? Ce n'est pas du tout un disque 'hommage', on le comprend vite. On reste sur sa faim. De très belles perles : une magnifique reprise d''Un cèdre sur le toit' par Gilles Roucaute, peut-être encore mieux que l'originale, avec un son très 'pop', très 'Etienne Daho'. Clémence Savelli s'approprie 'Alien Mother' et ce n'était pas gagné tant cette chanson est personnelle. On se délecte avec une reprise remise au goût du jour de l'inusable 'A Table' de Nicolas Duclos. Surprenante interprétation très variétoche et cependant plaisante des 'Patriciens' par Vincent Ahn, qui avait fait la première partie de J.H le 7 février dernier. Le choix d'interprétations parlées peut gêner au début, mais au final la démarche est intéressante : en exemples, le 'Mulâtre' par Frédéric Pagès, 'Moi qui rêve' par Agnès Renaut avec en toile de fond le bruit des vagues. 

Les variations du collectif Rosa Project sont un peu fades et le rajout de Pars et Gogo de MC COCO passe pour une facilité. Le duo 'Une femme en quête de liberté', d'une impeccable réalisation ne s'imposait pas. 'Ticcala' par Ben Nodji est un peu monotone. 

Le point fort : on sent que ce n'est pas un disque hommage. Il y a de vrais échanges artistiques entre les artistes, ce n'est pas un disque de prestataires qui font des reprises. 

Le point faible : un sentiment de manque, malgré l'aspect très 'mainstream' du projet global. Beau disque, beau livret détaillé – avec un clin d'oeil à Jean Guidoni, très touchant-, mais à la fin de l'écoute – une heure environ- une forme de frustration.

 

Au moins, cela nous change des chanteurs qui reprennent systématiquement des chanteurs morts. Il faut dire que très tôt, certaines chansons de Jann Halexander ont été interprétées par les autres en concert, et aussi par des amateurs – 'A Table', encore et toujours. Lui-même a donné le change en interprétant ses collègues. Il y a un refus clair et net d'enfermer la chanson dans un musée de solennité, d'hommages gluants, de congratulations obscènes. On est dans le vivant. On peut espérer un tome II avec curiosité.

 Enfin, mon coup de cœur de tout l'album n'est pas une reprise (c'est pour ça que ce n'est pas un disque de reprises au sens strict du terme, c'est davantage un concept) mais une chanson très émouvante de Jann Halexander, dédié à un autre chanteur talentueux, l'artiste folk Aurélien Merle, intitulée 'Le Merle Chanteur'. Une chanson aérienne, belle voix lyrique, atmosphère onirique, du pur Halexander, sur la relation entre deux artistes qui ont travaillé un peu ensemble à leurs débuts, sur le temps qui passe, qui sépare doucement mais sûrement, sans portes qui claquent, sur l'amour de la musique, sur l'envie d'en-chanter le monde.

 

L.M

 

 Elles et Eux chantent Jann Halexander

Une production Label Trilogie Halexander / Lalouline Editions

10 euros

disponible sur les plates-formes de téléchargement légales et les sites de ventes par correspondance (Ebay, Priceminister)